AUX
PAILLOTS :
Le
break de l’ami Daniel dévalait la petite route qui sinue
entre les raides collines couvertes d’épineux ajoncs et
de genêts d’un jaune éblouissant au printemps pour
peu que la marée dégage le ciel de la côte.
Au-delà, au sud, à l’intérieur des terres,
les quatre pêcheurs supposaient le bocage normand encore
préservé qui entrecroise ses haies. A leur gauche,
en contrebas, le ruisseau sautille de pierre en pierre, peine
à raboter le dur granite. Abrite-t-il des truites ?
Sûrement ! Y remonte-t-il des truites de mer, dites
blanches ? Peu probable ! Il est si petit, à
tout casser deux mètres à son embouchure. Son embouchure,
je dis bien car ce filet d’eau est un fleuve puisqu’il se jette
à la mer.

Les hommes après avoir chargé
la manne en osier (La maune ! Daniel, si tu préfères),
les arénicoles étalées entre des feuilles
de papier journal, le buttoir pour déloger les lançons
du sable, les bottes, les waders et une brassée de vêtements
de protection contre la pluie, le vent et la fraîcheur de
ce début janvier, plongèrent sur Cherbourg par les
lacets de la RN 13. Virant à gauche, ils traversèrent
la Divette qui se jette dans la rade et par la route de la côte,
les digues et les forts à leur droite, quittèrent
la ville par Equeurdreville et Querqueville. De là une
belle voie toute droite et rapide va mourir au Cap de la Hague,
en mer pour ainsi dire, et dessert l’usine de retraitement des
déchets nucléaires. La vieille Névada, encore
assez bien pour transporter des effets et du matériel qui
reniflent la marée à plein nez, s’engagea à
hauteur de Beaumont et Gréville (où naquit le peintre
de l’école de Barbizon Jean-François Millet), sur
la serpentine route de Vauville. A la sortie du village, dans
les prés protégés par des murets de pierre,
des culs blancs de lapins de garenne regagnèrent un buisson
protecteur. Les nombreuses flaques d’eau du chemin aspergèrent
les accotements au passage de la voiture qui fut stationnée
au parking de l’école de char à voile, à
l’abri du mince cordon de dune.
Emmitouflés, les bonnets de marin enfoncés
sur les oreilles, ils gravirent la rampe d’accès encadrée
par deux mâts où cliquetaient des drisses. Au sommet
les Picards baissèrent la tête sous les rafales du
large chargées d’embruns. Daniel et Samuel, habitués
au vent qui balaye en permanence la côte ouest du Cotentin,
ne bronchèrent même pas. La Manche était hachée
de vagues à crêtes blanches. Un grain passait au
large, paquet noir suspendu au-dessus de l’eau sombre. La ligne
d’horizon, se perdait dans le flou, dans le gris, impossible à
distinguer. Derrière eux, dans la réserve ornithologique
de la mare de Vauville, des anatidés trouvaient refuge
et couvert. Devant, sur la mer, quatre cormorans noirs volaient
en formation de façon rectiligne au ras des flots. Et partout
dans les airs, sur le sable, des goélands argentés
recherchaient de quelconques déchets déposés
au montant qu’ils se disputeraient en exécutant des figures
de haute voltige ponctuées de jappements plaintifs. Profitant
du jusant, une bande de bécasseaux maubèches trottinaient
à toutes pattes derrière de minuscules crabes, des
puces d’eau. A la limite de l’étal des plus hautes marées,
un cordon de cochonneries s’étire : bois, algues,
mais aussi bouteilles, sacs et bidons en plastiques, déchets
de la civilisation abandonnés à la mer par des gens
peu civilisés, en tout cas au sens civique peu développé.
Les quatre pêcheurs se délestèrent
du matériel. La ligne d’hameçons ne découvrirait
pas avant une bonne heure. Trois silhouettes plantaient des paillots
à leur droite. Sam enfonça le buttoir et commença
à tracer un sillon, suivi par ses compagnons aux aguets
qui de temps à autres plongeaient sur un lançon
déterré avant qu’il ne s’enfonce de nouveau dans
le sable, définitivement. Daniel souhaitait " baiter "
moitié au ver, moitié au lançon pour diversifier
les prises. Si, le petit poisson de sable est très attractif
sur le bar, l’arénicole est bonne pour tout.
La veille, à la fourche-bêche,
sur la côte est, ils avaient retourné des mètres
cubes de sable, de vase et de cailloux mélangés
pour s’approprier ce précieux appât, en récupérèrent
péniblement deux cents et gagnèrent leur plage où
profitant de l’étal de basse mer, ils installèrent
au plus bas les 125 paillots qu’ils avaient vérifiés,
enroulés et rangés dans la manne ( la maune, Daniel,
la maune !) correctement avant le joyeux et plantureux réveillon
préparé comme les précédents par Christiane
avec tellement d’amitié qu’ils s’en trouvent sublimés.
Les deux anciens les " plantaient " à
la manière de gens qui plantent leurs pommes de terre en
essayant de les aligner au mieux. Tous les cinq pas : un
trou de 20 à 30 cm et hop ! le bout de ferraille bien
au fond ; une pelletée par-dessus, un coup de talon ;
ça devrait tenir sous le rabot des vagues. Les jeunes baitaient
au fur et à mesure : un hameçon au ver, le
suivant au lançon et recouvraient les appâts d’une
poignée de sable pour les protéger de ces goinfres
de mouettes qui repèrent tout. L’affaire fut rondement
menée en une petite heure, et le traquenard d’hameçons
s’étira sur six cents mètres de côte.

- Pourquoi le nom de paillot, Daniel ?
- Autrefois, les gens des côtes normandes enterraient
dans le sable un bouchon de paille serré avec une ficelle
d’un bon mètre. Au bout, ils nouaient une racine en crin,
en gut, de ces matériaux de l’époque avantageusement
remplacés par le fil de nylon. Personnellement je l’utilise
en gros diamètres, 70 ou 80 centièmes. Il vrille
moins dans le ressac et se redresse facilement en l’étirant.
A noter que les nœuds sont aussi plus aisés à
défaire. En ce qui concerne les hameçons :
gros numéros, à mesure des appâts c’est
à dire 3/0 pour le tout venant et 2/0 pour les poissons
plats à petite bouche. Je les choisis costauds car il
n’est pas rare que de grosses raies parviennent à les
ouvrir. Nous avons remplacé, comme vous l’avez vu hier
soir en les préparant, la paille par un morceau de ferraille,
du genre cornière d’une quinzaine de centimètres
de long sur cinq de large.
Daniel, né dans ce Cotentin très
maritime, expliquait, initiait et ils évoquèrent
pêle-mêle d’autres parties de pêche de concert
en bord de mer, aux paillots, ici à la mare de Vauville
ou à pied à St Vaast la Hougue ; aux bouquets
à l’aide d’une épuisette raquette dans les parcs
à huîtres entre la côte et l’île Tatihou ;
à dénicher les palourdes avec une petite fourche
à deux dents ; aux manches à couteau à
la fourche-bêche ( en mettant le doigt dans le trou pour
repérer dans quelle direction il s’enfonce) Les fils racontèrent
les pêches de ce dernier été, au surf-casting
sur la plage de Sciotot... et les bars ; les sorties en bateau
au filet ou à la canne... et le congre, le requin ( un
hâ ), les maquereaux, le bar de 65 centimètres ;
les poses de casiers... et les homards bleus.
Vers minuit, ils avaient gagné leur rangée
de paillots par la réserve, suivi un sentier, tortueux
et sablonneux, parsemé de grattis et de crottes de lapins.
Leurs lampes frontales et la lourde torche balayaient tantôt
le chemin, tantôt les " dunettes " que
le chevelu des racines d’oyats consolide. Par une trouée,
ils étaient descendus sur l’immense plage bordée
au nord par les lumières de la COGEMA et le Nez de Jobourg,
au sud par ce qui ressemble à un transatlantique amarré
en mer mais qui n’est autre que la centrale nucléaire de
Flamanville. En bas, du côté du large, ils percevaient
distinctement le chuintement du ressac. Le phare de l’île
d’Aurigny que les Anglais nomme Alderney flashe au nord-ouest
pour la sécurité des marins.

A chaque extrémité de la traîtresse
rangée d’hameçons, ils avaient fixé une bouée,
simple cube de polystyrène enrobé de bandes réfléchissantes.
Un coup de lampe et même dans les plus grosses vagues ils
détectaient leur présence dès que le niveau
redevenait suffisamment bas.
Après une nouvelle séance de traînage
de buttoir et une centaine de lançons débusqués,
ils avaient visité les paillots, un par un, et apprécié
le suspense de découvrir de nuit les hameçons, au
fur et à mesure de la progression dans le faisceau des
lampes. D’autres marées de nuit leur revenaient à
l’esprit avec la découverte de raies qui habilement présentées
semblent larges comme des couvercles de poubelles sur la photo,
de bars argentés, de turbots mimétiques, de plies
ponctuées d’orangé mais aussi de piquantes vives.
Au grand jour, les hameçons apparaissaient
au retrait de la vague, disparaissaient, ballottés sous
la suivante qui montait très loin sur cette plage en pente
douce et leur baignait la moitié des bottes. A l’autre
bout de la baie, des promeneurs pas plus gros que des fourmis
marchaient le long de l’eau pour digérer le repas du réveillon.
Il était bien quatorze heures quand les paillots furent
tous à nu. Ils avancèrent : Rien, rien, rien,
rien... Ah ! Un bar de 40. La nuit précédente,
ils en avaient relâché un de 30, inférieure
à la taille légale de 36 centimètres. Plus
loin, une roussette et encore une. Rien, rien, un bar, rien, rien,
rien, une roussette... Les poissons s’entassaient dans la maune
( je l’ai bien dit, cette fois !) et au cent vingt cinquième
hameçon, celle-ci débordait de 14 roussettes et
cinq bars qui vinrent s’ajouter aux quinze prises de la nuit.
Sacrée marée !

En rentrant, ils dépecèrent les
roussettes. Voici la méthode, efficace, employée
et démontrée par l’ami manchot ( de la Manche) :
S’équiper d’un couteau très aiguisé
et d’une paire de tenailles ; couper toutes les nageoires,
pratiquer trois incisions de la tête à la queue (
sur le dos et de chaque côté ) ; décoller
la peau en arrière des ouïes et tirer avec les tenailles
sur les trois bandes ; trancher la tête. Votre roussette
est devenue... saumonette.
Magic, isn’t it ? Comme ils disent à
Aurigny...