Assis
sur sa chaise depuis de longues minutes, Sam regarde inlassablement
par la fenêtre le saule pleureur se déformer lentement, plié
par le souffle froid du vent d'est. Par-dessus les toits et
au-delà de la rade de Cherbourg, il peut apercevoir la mer bleu
de nuit, ponctuée de points blancs vus d'ici mais qui sont les
crêtes des vagues.
- Les conditions sont parfaites pour une sortie au surf-casting.
Dit-il à son père d'un air intéressé.
Ce dernier a déjà l'horaire des marées en main et calcule méthodiquement
les corrections qu'il faudra apporter aux informations "officielles".
- Demain, la marée haute est prévue à 17h00 à Cherbourg, ce
qui fera du 18h00 à Ste-Marie.
C'est dans la poche, ils iront à la pêche. Sam a déjà accompagné
une première fois son père au surf casting. Il était alors plus
jeune de quelques mois et cela n'avait pas été uniquement une
partie de plaisir. Le vent, les vagues, le lourd matériel constituaient
une véritable épreuve pour ses presque 12 ans. Et pourtant,
depuis, il n'attendait qu'une chose: que son père l'emmenât
à nouveau...
La soirée est animée, essentiellement rythmée par les récits
paternels de pêches d'antan. Celui-ci se remémore ses souvenirs
halieutiques, enfant, lorsqu'il maraudait dans les petites criques
de l'Ile Tatihou. Aussi, est-il difficile au jeune Sam de trouver
le sommeil. Ses pensées sont toutes axées sur la future partie
de pêche, celle qui, il n'en doute pas, lui offrira son premier
bar.
Le lendemain, après un petit déjeuner vite avalé, les deux acolytes
s'empressent: il est absolument nécessaire d'aller tirer des
vers à Urville. Sur le trajet, l'adulte s'inquiète du temps:
- Le vent a forci. Les conditions vont être difficiles ce soir,
il faudra peut-être renoncer...
Le
jeune garçon ne l'entend pas de cette oreille... Impossible
d'annuler ce pour quoi il a tant attendu. Arrivés sur le lieu,
ils sortent le matériel de la voiture: une fourche à quatre
dents plates, la boîte à vers en bois à deux compartiments que
le père a confectionnée voici des lustres, un ou deux sacs plastique
qui serviront à ramasser tout ce qui pourra constituer un "sauve-bredouille"...
Il est 10h30, la mer est presque basse et laisse apparaître
une côte découpée, alternant petites plages de sable fin et
rochers semés ça et là. Sam et son père s'activent à rechercher
les marques sur le sable annonciatrices de la présence des fameuses
arénicoles, vers ô combien appréciés des bars, surtout en ce
mois de septembre où ils se gavent en prévision du frai. Les
arénicoles sont reconnaissables aux petits monticules de sable
laissés en surface aux extrémités du tube en U qui les abrite.
Leur taille est proportionnelle à ces rejets.
Après quelques minutes, ils trouvent enfin des marques dont
la taille laisse espérer la présence de sujets aux dimensions
respectables et souhaitées. Pendant près d'une heure, ils collectent
les petits annélides, chacun ayant un rôle bien défini: le père
creuse et éclate les mottes de sable ainsi retournées, le garçon
quant à lui est chargé de repèrer les arénicoles au sein de
ces pelletées. Il sélectionne celles de taille suffisante et
non-endommagées par les fourchées du père. Ils récoltent ainsi
près d'une centaine de vers, ce qui sera largement suffisant
pour une partie de pêche...
Rentrés à leur domicile, Sam et son père préparent leur matériel.
Cannes, moulinets, pics, bas de lignes, hameçons montés, plombs
grappins, tout est maintenant chargé dans le coffre de la voiture.
En milieu d'après midi, les deux complices prennent la direction
de Ste Marie et ses plages de bouchots. Ceux-ci ne sont visibles
qu'à marée basse et représentent un véritable garde-manger pour
les bars. Après une demi-heure de route, les pêcheurs arrivent
enfin à destination, près de la "Maison Rouge", lieu de prédilection
de tous les amateurs de surf casting. Le matériel est monté,
un peu fébrilement, et bientôt les lignes sont mises à l'eau.
L'enfant et son père attendent maintenant en guettant le moindre
tremblement, le moindre frisson des scions, signes d'éventuelles
touches.
Le temps annoncé comme difficile est décidément beaucoup plus
clément. Une bonne brise de 30 km/heure forme tout de même des
vagues régulières, mais chose importante, les algues sont absentes.
Il est maintenant 17h, les deux pêcheurs, arrivés en milieu
de marée, n'ont toujours pas eu la moindre touche, et Sam commence
à se demander s'il ne va pas enregistrer sa deuxième bredouille.
Il ressent depuis quelques minutes un sentiment bizarre, mélange
de frustration et d'impuissance. Il a froid. Les conditions
favorables se révèlent insuffisantes, comme souvent à la pêche.
Le père, visiblement dans le même état d'esprit, propose:
-
Encore un lancer et on remballe ?
En
fait, cela fait bientôt une demi-heure qu'ils doivent "remballer"...
Mais peu importe, il est inutile d'insister quand rien ne semble
vouloir troubler cette inquiétante torpeur, cette désespérante
immobilité des indicateurs de touche. Les pêcheurs sont maintenant
prêts à actionner les moulinets. Soudain, alors que Sam se prépare
à prendre sa canne en main, il voit le scion plier violemment
à deux reprises. Pensant d'abord à une blague de son facétieux
père, il bougonne :
-
Arrête Papa, ce n'est pas drôle!!!
Puis jetant un coup d'œil à droite, il aperçoit sa silhouette
à quelques pas. Ca ne peut être lui. Le garçon se précipite
alors sur sa canne dont le scion continue à battre la chamade.
Saisissant celle-ci, il ferre amplement, beaucoup trop violemment
dirait un puriste, mais c'est la fougue de la jeunesse qui parle
!! La séance de pompage commence, pénible, très pénible pour
un petit bonhomme de 12 ans qui doit manier un équipement lourd.
Le poisson lui paraît énorme. Il convient de reconnaître que
c'est la première fois qu'il en tient un au bout de sa ligne.
Mais quelle joie de sentir ces coups de tête, comme autant de
promesses sur la belle taille du poisson. Après quelques minutes,
le combat arrive enfin à son terme. Le bestiau navigue mollement
dans la première vague, . C'est un bar qui semble maillé. Son
père arrive en renfort pour sortir le poisson de l'eau, et le
tend bien haut vers son fils, fier comme Artaban. Après mesure,
la prise accuse 42 centimètres, un rêve pour Sam qui tient là
son premier bar, et par-là même son premier bar maillé.
Suite à cette réussite inattendue, les hommes décident de relancer
encore une fois, histoire de discuter quelques minutes de plus
avant de rentrer. A peine posée sur son pic, la canne de Sam
plie à se rompre, revient en arrière, puis s'arque de plus belle.
Cette fois-ci, c'est du sérieux, on change de catégorie, il
ne peut s'agir que d'un "monstre". Le pêcheur en herbe agrippe
sa canne et ferre promptement. Une bagarre épique, à l'issue
incertaine, commence. La ligne est tendue à l'extrême, le fil
siffle dans le vent. Le moulinet est serré au maximum comme
trop souvent. Les bras de l'enfant se tétanisent sous l'effet
de la fatigue et de l'émotion. Il ne parvient plus à mouliner
et doit reculer sur la plage en direction de la voiture afin
de tenter d'amener le poisson trophée. Dix mètres, vingt mètres,
bientôt cinquante, le bonheur n'est plus loin, et il est temps
car le pauvre Sam est épuisé... Son père, au bord de l'eau,
aperçoit les reflets argentés dans l'eau, mais le poisson est
encore à une quinzaine de mètres du rivage. Le gamin n'en peut
plus. Un instant il baisse sa canne pour soulager ses bras endoloris
quand, tout à coup, il ressent 2 coups de massue. Le premier
lui arrache presque la canne des mains. Le second s'accompagne
du bruit sec du fil qui vient de se rompre, ce fil qu'ils avaient
négligé de remplacer, après une saison passée où les galets,
les roches l'avaient pourtant bien endommagé.
Le malheureux Sam a besoin de quelques minutes pour reprendre
ses esprits, sonné tout d'abord, puis terriblement déçu d'être
passé si près d'un bel exploit. Combien pesait ce poisson ?
Cette question, il la pose inlassablement à son père, se retournant
le couteau dans la plaie. Il a besoin d'être rassuré, de s'entendre
dire qu'il n'a pas rêvé...
-
C'était sûrement un poisson d'au moins 3 ou 4 kilos. Lui répète
patiemment son père peut-être encore plus déçu que son fils.
Le retour se passa dans une atmosphère spéciale où joie, regrets
et espoirs se mêlaient. Sam, les yeux grands ouverts, revoyait
la scène sur la plage, se disait qu'il aurait dû desserrer
le frein, ne pas baisser la canne et se faire prendre en bout,
qu'il aurait dû laisser travailler le scion pour que le
fil ne supporte pas seul l'ultime contre-attaque du poisson,
qu'il aurait dû, qu'il aurait dû... Il avait beau
revoir le scénario de la bataille dans sa petite tête, nul ne
peut remonter le temps et refaire le passé. Ce bar, il ne le
prendra jamais, mais une chose était sûre, en ce jour de septembre
1988, un fou de pêche était né...