Un
lièvre ! Je ne saurai plus dire qui l'a vu le premier. En effet
dans le grand pré du bas partiellement inondé, un lièvre zigzaguait
au petit trot entre les flaques, tranquille. Que faisait-il
sur pied en plein après-midi ? Etait-ce un bouquin sur la piste
d'une femelle en chaleur ? Etait-ce une hase allaitante visitant
ses petits disséminés sur les parties surélevées et bien au
sec ? Telles étaient les questions que se posèrent instantanément
les trois compères chaussés de leurs cuissardes. Gilet de pêche
sur le dos et canne à mouche à la main, ils traversaient le
petit pré qui suit le coude de la rivière en aval du pont pour
gagner le gros buisson d'épines blanches qui surplombe la rivière
au bas du parcours.
A dix mètres
de la rive, ils se firent petits, longèrent la clôture de barbelés,
s'accroupirent quand ils atteignirent le buisson long de trois
pas. De là ils n'avaient vue que sur la moitié opposée du cours
d'eau, la partie la plus proche étant masquée par la berge haute
de plus d'un mètre à cet endroit.
Le ciel restait
couvert et la température peu élevée pour la saison. Malgré
tout, les pluies soutenues avaient cessé depuis quatre ou cinq
jours et si le pré du bas était encore inondé, c'était surtout
la faute à un manque d'ensoleillement et d'évaporation. La rivière
avait retrouvé son niveau normal et commençait à s'éclaircir.
Les trois compagnons
scrutaient la partie visible à l'aide de leurs lunettes anti-reflets
afin d'y repérer d'éventuelles truites postées. Il y en avait
de temps en temps une jolie, dans les 35 cm, tapie au fond d'une
petite dépression à deux mètres de la rive opposée et presque
toujours une ou deux truitelles un peu en amont qui sautaient
sur tout ce qui passait. Après un long moment ils se regardèrent
et firent un signe de la tête. Non, ils n'en voyaient pas. Ils
prirent un air soucieux. Ils pensaient aux mêmes choses. En
action de pêche, ils pensaient toujours à l'unisson. Des années
de pratique en commun les avaient conduit à cette osmose. C'est
comme si au bord de l'eau il n'avait qu'un seul cerveau pour
trois ou plus exactement comme s'ils étaient connectés, en réseau…
- Il n'y en a pas en face qui risqueraient
de nous voir et donner l'alerte. C'est déjà une bonne chose.
- Oui mais ça ne veut pas dire qu'elle
soit en poste. Si en face elles n'y sont pas, elle n'y est peut-être
pas non plus.
Elle… C'était là le but de leur sortie
en cet après-midi de mai tout juste doux et gris. Ils avaient
rongé leur frein en attendant la décrue pour rendre visite à
leur vieille connaissance qu'ils avaient baptisée " la belle
de l'épine ".
Mais plantons le décor…
Imaginez la rivière - une rivière normande
- large de quatre à cinq mètres et peu profonde dans sa moitié
opposée. Sur la berge en face s'alignent des noisetiers et des
aulnes dont les branches traversent presque entièrement à deux
mètres de hauteur. De notre côté, la berge est haute, en terre,
sapée par un courant qui va rebondir dans les racines du gros
buisson d'épines et s'étaler en aval sur un banc de cailloux.
Sur cette rive, sans arbres ( encore heureux ), ajoutez trois
rangs de fils de fer barbelés soutenus par des piquets de fer,
quelques touffes d'orties, de joubarbe et vous aurez une idée
de la taille de la bête qui n'a pas du être souvent sollicitée
dans cette forteresse.
Nicolas l'avait découverte l'année
précédente et lui avait consacrée une bonne moitié de sa saison.
A la première rencontre, il ne vit que la vague d'un gros poisson
en fuite. La seconde fois, une truitelle donna l'alerte. La
troisième, après une approche de sioux, il avait enfin pu la
voir à ses pieds, calée contre la berge légèrement en amont
des racines. Hélas, il avait emberlificoté sa mouche dans les
branches trop basses de la rive opposée. Un autre jour, avec
Johan appelé en renfort, c'était l'accrochage dans les barbelés
qui avait ruiné le coup, malgré une approche parfaite qui leur
avait permis d'affiner l'estimation de sa taille à plus de 40
cm. Ce dernier l'avait tentée à l'arbalète, mais la berge étant
haute, la quantité de soie sortie était insuffisante et la mouche
revint s'enrouler dans les fils de fer. Il y eut aussi les fois
où elle n'était pas dehors, terrée dans sa cache entre les racines,
les jours ensoleillés où toute approche est vouée à l'échec.
Et les nichées de canard…sans gêne, et les poules d'eau…tapageuses.
Bref, d'échecs en déboires ponctués de jurons en tous genres,
ils avaient fini par se convaincre qu'elle était imprenable.
Vint le temps de la fermeture et " la belle de l'épine " dut
se faire une pinte de bon sang à leurs dépens durant tout l'hiver.
Mais rendez-vous fut pris par l'obstiné Nicolas lui-même puisqu'il
était sur ses terres :
- Toi ma vieille, je te retrouverai,
t'as intérêt à numéroter tes écailles. A genoux, ils reculèrent
de quelques pas et tentèrent de mettre au point une tactique.
- Pas beaucoup de mouches.
- De mai, non, mais il y a pas mal
d'olives et de petits sedges gris.
- Savoir si elle est en place, d'abord.
- J'y vais !
Nicolas s'avança le long de l'épine
dont les fleurs blanches commençaient à se teinter de rouille.
Il faisait corps avec elle. Il était littéralement encastré
dedans et progressait lentement, très lentement en prenant soin
de ne pas faire craquer les brindilles sous ses pieds. Nous
le vîmes avancer la tête au-dessus de l'eau comme dans un ralenti
à la télé et reculer avec autant de précautions qu'il avait
réalisé son approche. C'était parfait de maîtrise, on voyait
bien qu'il l'avait fait vingt fois. Revenu à nous, un peu haletant
et excité comme une puce, il souffla :
- Elle est là, elle a gobé juste comme
j'avançais la tête, pas vu ce qu'elle a pris. Elle est collée
à la berge comme d'habitude.
Il ajouta avec une voix un peu cassée
par l'émotion :
- Putain, elle est belle…Encore plus
belle que l'année dernière.
Et après un temps :
- Bon, on fait comment ?
- Impossible de fouetter, avec les
branches et les barbelés, y'a pas la place…
- A l'arbalète ?
- On a déjà essayé, c'est trop haut,
il faudrait sortir cinq mètres de ligne…Les bras sont trop courts…
Ils disaient toujours " on " ou " nous
" quand ils pêchaient de concert. Bien sûr, un seul allait tenter
de prendre cette truite, un seul allait tenir le fouet, mais
les trois allaient pêcher. La joie de la réussite ou la déception
de l'échec seraient partagés. Cela foutait un peu la pression
à celui qui s'y collait, mais ils s'étaient aperçus avec le
temps qu'ils avaient progressé notamment au niveau de la maîtrise
de soi.
- Et si on faisaient l'arbalète à deux
?
C'est Johan qui eut l'idée.
- Ton bas de ligne fait combien ?
- Court, trois mètres, dégressif avec
un mètre de 14/100 ème en pointe.
- C'est bon mais ça va être chaud en
14 si elle prend.
- J'y pensais, je passe en 16. Avec
le plus grand soin, il noua un mètre de 16/100 ème, avec un
nœud baril s'il vous plait.
- Grosse mouche ? Je tenterais bien
avec une mouche de mai quand même, on dirait qu'il y en a de
plus en plus et moins d'olives. Je vais mettre un corps décalé
avec des ailes en cul-de-canard.
Les autres approuvèrent. Gros poisson,
grosse bouchée, ne dit-on pas . Et ça ira mieux à lancer.
- De toutes façons on n'a droit qu'à
un seul passage. Elle prend ou le coup est cassé. Ce qu'il faut,
c'est parvenir à poser la mouche un mètre en amont dans le courant
pour qu'elle dérive tout droit vers la berge et la truite.
- Encore faut-il la faire passer à
travers tout ce merdier. C'est pas gagné.
Ils s'avancèrent à genoux. Nicolas
s'arrêta à deux pas de la berge, sortit le bas de ligne et deux
bons mètres de soie. Très en retrait, Johan, la hampe de l'hameçon
entre le pouce et l'index, maintenait le tout tendu et parfaitement
aligné avec la canne. Resté en arrière, je regardai la scène.
Je pêchais, leurs gestes étaient les miens. C'est à cet instant
que je sentis une présence derrière nous. Je me retournai. Personne…
ni sur la route, ni sur le pont… rien que nos voitures rangées
le long de la jolie place du village plantée de peupliers et
toujours bien tondue. Elle borde la rivière sur une centaine
de mètre en amont du pont.
Johan tirait sur la ligne de plus en
plus fort. Le scion était courbé en demi-cercle, à se rompre.
Nicolas le maintenait avec difficulté à la verticale au-dessus
des barbelés et visait un petit espace entre deux branches.
Sur un signe, son vieux copain lâcha la mouche. Propulsée par
le ressort puissant du fouet en carbone de neuf pieds à action
de pointe, elle partit comme une balle, dépassa la canne, vola
au-dessus des barbelés, transperça le petit trou entre les branches
et en bout de course se posa comme prévu en tête de courant.
Bien visé les gars ! Elle disparut à leurs yeux, ramenée par
le flot vers la berge. Je me retournai. Toujours cette impression
d'une présence derrière nous. Sur le muret du pont ! Non, personne.
L'espace d'un instant, je crus distinguer une silhouette assise…Non,
non, il n'y avait personne. C'est à force de fixer l'eau…On
croit voir des choses.
Il y eut un bruit de remous, le scion
plia violemment à angle droit. La bagarre était commencée. Nicolas
dressé sur la haute berge, la canne orientée vers l'amont, maintenait
la tête du poisson dans le courant pour mieux le noyer et l'empêcher
de se réfugier dans les racines. A grands coups de sa nageoire
caudale, la fario le remonta. Il la laissa faire, freinant juste
la soie entre ses doigts pour qu'elle se fatigue un peu plus.
Elle s'y maintint un long moment godillant de toutes ses forces,
s'y épuisa, le quitta pour les petits fonds en face où elle
sauta. La canne parallèle à la rive, le pêcheur la déséquilibra.
Elle dériva jusqu'au banc de cailloux en aval où elle navigua
quelques instant y cherchant son salut. Il y avait trop peu
d'eau, elle ne l'y trouva pas. Le moucheur put commencer à la
remonter, gagnant de la soie de la main gauche centimètre par
centimètre. Quand elle passa devant les racines, elle tenta
un dernier rush afin se s'y glisser, mais l'expérimenté Nico
veillait et avait anticipé canne haute. Mon épuisette-tube claqua.
Elle s'éjecta sans s'emmêler pour une fois et je la présentai
dans l'eau, à plat ventre dans une touffe d'orties sous les
barbelés. Il y amena la tête de la " belle de l'épine " et je
l'y fis basculer.
Sur le pré, quelle merveille ! Les
trois complices ne pouvaient détacher leurs yeux de cette beauté,
de cette perfection. Ce fut une des rares truites qu'ils ne
mesurèrent pas, ne voulant pas l'enfermer dans des dimensions
figées pour l'éternité. C'était un beau poisson, un très beau
poisson. C'est ainsi que resterait gravé à jamais dans leur
mémoire " la belle de l'épine ". Nicolas l'assomma d'un coup
net et précis sur le sommet du crâne et déclara :
- Je vais la garder, exceptionnellement…
Il ajouta ému :
- Je la mangerai avec ma grand-mère…
En souvenir de papy…
Les deux autres comprirent. Son grand-père,
propriétaire du parcours, nous avait quitté l'année précédente.
Il aimait venir pêcher ici. Les derniers temps, handicapé par
une hanche en mauvais état, il s'asseyait sur le muret qui prolonge
le pont. A la cuiller ou à la mouche, selon la saison, il y
prenait encore quelques truites et beaucoup de plaisir à regarder
fouetter son gendre et son petit-fils.
Je me retournai. Il n'y avait personne
sur le muret et une grande tristesse m'envahit.
Les commentaires allaient bon train
.
- C'est de la pêche en aveugle. En
fait, je commençais tout juste à remonter ma mouche quand elle
a pris. Elle s'est ferrée toute seule. Le corps décalé a du
se noyer dans le courant.
- On a eu un peu de chance ce coup
ci.
- Un peu, le plus dur n'était pas de
la faire monter, elle n'est pas sollicitée donc pas trop regardante
sur ce qu'elle gobe.
- Non, ce qui était difficile, c'était
de l'approcher aussi près sans l'alerter et surtout de parvenir
à lancer et poser la mouche au milieu de ce foutoir.
La belle prise enveloppée dans un chiffon
humide disparut dans la poche dorsale… en partie, la queue dépassait.
Ils regagnèrent leurs véhicules, remballèrent le matériel. Trois
" ch'tites bières " fraîchissaient, coincées entre les pierres
dans un petit courant au pied du muret. Ils crevaient de soif.
Les couteaux suisses aux multiples outils qui font partie intégrante
du matériel du parfait pêcheur à la mouche furent mis à contribution.
Ils parlèrent peu, chacun revivant
selon son champ de vision, l'approche, le lancer, la bataille.
Ils revoyaient d'autres bagarres mémorables, repensaient à d'autres
poissons impêchables, cavés dans des endroits pas possibles,
qui moururent probablement de mort naturelle.
Ils étaient à la fois heureux et désorientés.
En attrapant la " belle de l'épine ", ils avaient tué l'espérance,
cette espérance qui les maintenait sous pression depuis près
d'un an, l'espérance de réussir à la prendre…la prochaine fois.
Bah ! Elle serait vite remplacée par une autre. Ils savaient
qu'un si beau poste ne reste jamais inoccupé bien longtemps.
Une prochaine fois, si l'un d'eux prenait la nouvelle " belle
de l'épine ", elle serait relâchée comme ils avaient l'habitude
de le faire.
Ils prirent rendez-vous pour une future
sortie sur d'autre rives. Chacun connaissait encore au moins
un ou deux monstres dits imprenables. La saison serait chargée.
Ils montèrent dans leurs véhicules, firent demi-tour pour repasser
le pont. Ayant dépassé celui-ci, je jetai un coup d'œil dans
le rétroviseur. C'est alors que je le vis, je vous assure que
je l'ai vu. Un petit vieillard aux joues roses et habillé de
vert nous regardait partir, assis sur le muret. Il souriait.
Je pus lire distinctement sur ses lèvres qu'il disait :
- Bien, ça !
Du côté du couchant, un rayon de soleil
perça la grisaille. Il fera beau demain…
Nota bene:
cette nouvelle fait partie d'un recueil
" Côté Pêche - Tome 1 - Des Fous Furieux " qui est protégé à
la Société des Gens de Lettres de France ( la SGDL ) sous le
N°2004.04.0375 en date du 23/04/2004.