Comment
je suis devenu pêcheur:
par Adelas
Il y a deux Corrèze :
- La montagnarde, rude, pays de châtaignes,
de mille vaches (ou Millevaches), de ruisseaux et de rivières,
de grands froids et de fortes chaleurs. C’est celle que les
pêcheurs de truites connaissent bien. Ce n’était
pas celle de mon enfance.
- Ma Corrèze, c’est celle de Brive,
Objat, Yssandon, faite de collines adoucies par le temps, alignées
comme des vagues immobiles, avec entre elles, de larges bassins
riants. Une Corrèze Aquitaine dans l’âme, où
les routes déroulent de paisibles lacets jusqu’à
la Dordogne.
Dans mes souvenirs, des
charrettes pleines de foin passent lentement dans un bruit de
cailloux, tirées par " Rouget " et
" Fauvet ", les deux bœufs limousins de la
ferme. Car, immuablement, après la remise des Prix, nous
prenions le train de 14h à la Gare d’Austerlitz et nous
arrivions vers 2h du matin à Allassac où le Père
Faurie et ses deux boeufs attendaient notre équipage, malles
et valises pour 2 mois et demi de vacances, mais aussi, petits
frères accrochés à ma mère. Nous parcourions,
au pas lent de notre attelage, les 5 Kms dans la nuit chaude,
le cœur gonflé de bonheur, enivrés par ces fortes
senteurs de foins et de tabac mûrissant dans les champs.
Nous retrouvions chez
ma grand-mère une dizaine de cousins qui comme nous passaient
leurs grandes vacances " au bon air " Nous
vivions comme les enfants du pays, courant les bois souvent pieds
nus, aidant ici ou là Augustin Faurie. Nous allions faire
les courses en vélo ou à pied dans les hameaux voisins
et, suprême récompense de ces heureux temps où
il n’y avait ni violence ni circulation automobile, à douze
ans, on nous laissait partir une semaine en vélo jusqu’aux
Eyzies, Domme, Beynac, Beaulieu ou vers le tumulus d’Yssandon…
Nous couchions chez les
curés des villages qui nous faisaient boire du vin doux
de leurs vignes. Les gens disaient " finissez d’entrer "
puis, " commencez de vous asseoir ", directement
traduits du patois " acaba d’entra " et ils
nous donnaient un melon…
Mais sans électricité
(mon grand-père l’avait refusée pour ne pas gâcher
le paysage avec des poteaux de béton), sans tennis ni piscine
aux environs, hormis cette escapade annuelle, on s’ennuyait beaucoup.
Heureusement il y avait la lecture. Des centaines de vieux livres
que je dévorais, étalé dans l’herbe sous
le tilleul.
Cet été
là Fenimore Cooper était mon auteur. Avec lui, je
vivais dans la Prairie entre indiens Comanches et trappeurs aux
longues carabines qui, pour nourrir leurs familles qui les attendent
assises en rond en fumant le calumet sous leurs tipis et wigwams,
n’ont que le choix entre la viande de Bison ou de Caribou et la
chair de saumon. Puisqu’il n’y avait ici ni Caribous ni Saumons,
ce serait donc un gros poisson que j’empalerais pour le rôtir
au feu de bois…
C’est dans cette perspective
strictement alimentaire que je suis devenu pêcheur… pour
toujours. J’aurais pu commencer par la Vézère qui,
descendant par Uzerche, débouchait de ses gorges au Saillant,
à 3 Kms à peine de la maison. Son lit de galets
dorés, ses plats peu profonds où du pont je voyais
des barbeaux immobiles dans le courant, auraient dû me tenter.
Mais, c’était trop habité. Nos parents y connaissaient
trop de monde pour que le secret de mon expédition ne soit
immédiatement éventé. Car, il fallait que
l’aventure fût absolument clandestine.
J’avais en effet appris
de la mercière qui vendait aussi quelques articles de pêche
que pour avoir droit de pêche il fallait acheter un permis
à 300 francs (anciens, évidemment) Ce prix, exorbitant
pour un enfant de 12 ans, était définitivement inaccessible,
comme était impensable la simple idée de tenter
de négocier son achat avec ma mère et ma grand-mère.
C’était donc incontournable, il me fallait braver la Loi,
ce qui exigeait prudence et discrétion.
Nous allions tous les
dimanche matin à la messe d’Objat. Devant la belle église
de grès rose les paysannes vendaient quelques volailles
et des oeufs que nous ramenions dans des paniers d’osier attachés
sur nos porte bagages. Or à Objat passe " la
petite Loyre " et du pont je voyais ses eaux noires
s’écouler lentement entre les maisons aux toits d’ardoise
à deux pans.
En amont d’Objat, la petite
Loyre coule dans une plaine bordée de peupliers et de saules
et, plus haut encore, elle descend du plateau à travers
le " Vaÿsse ", sombre forêt où
le dernier loup avait été tué quelques 30
ans plus tôt. Le Vaÿsse me faisait peur, mais les méandres
de la petite plaine qui s’étendait entre cette contrée
sauvage et Objat, ouvraient la perspective d’un parcours tranquille
et discret où je pourrais inaugurer le lancer de l’oncle
François dans le plus grand secret. Car mon oncle François
avait laissé dans une armoire un lancer en fibre de verre
équipé d’un moulinet Mitchell rutilant que je ne
l’avais jamais vu utiliser. Au bout du nylon (22 centièmes
au moins) pendait une cuiller dorée avec un petit pompon
rouge. Le summum de la modernité. Bien que ce fût
tout à fait interdit, je l’empruntais parfois et m’exerçais
à lancer en cachette dans une large allée du bois
voisin où personne ne pouvait me voir.
C’est ainsi qu’un jour
d’août vers 15h, quand toute la maison sommeillait derrière
ses grands volets fermés, mon cousin Dominique, dix ans
seulement, qui, privilège de mon grand âge, me vouait
une admiration sans bornes, et moi, nous partons en vélo
pour l’aventure. J’avais repéré un petit chemin
qui, de la Départementale, rejoignait la rivière.
Nous l’empruntons. Nous y posons nos vélos, contre une
haie d’épineux et nous voila sur la berge.
La rivière coule
à l’ombre de peupliers d’Italie et de buissons fournis.
De temps à autre, une trouée nous laisse apercevoir
son eau sombre et me permet d’effectuer mes premiers lancers.
Je ne connais rien à la pêche et aux poissons, mais
à l’instant, je suis avec Fenimore Cooper, à des
milliers de kilomètres de ces considérations et
je pêche, comme il se doit, avec l’application du Grand
Chasseur du Canada..
Il fait très chaud.
Il n’y a pas un souffle de vent. Dominique s’amuse à droite
et à gauche. J’accroche souvent les branches basses et
l’après midi avance ainsi doucement. Soudain, un cri. C’est
mon cousin :
Je recule. Ils sont là,
à cent mètres peut-être en aval. Je les vois.
Ils sont deux, dans leur uniforme d’été kaki clair,
avec des guêtres de cuir noir. Ils viennent tranquillement
vers nous en remontant la rivière. Un regard derrière
moi : des prés, encore des prés. Aucun abri.
Il faut traverser. Nous sommes en culottes courtes. On traverse
en courant et, ce faisant, une idée de génie m’illumine :
Puisqu’ils remontent la rivière et que, sans doute, ils
nous ont vus, au lieu de fuir vers l’amont, nous allons descendre
vers eux sur l’autre rive, en nous dissimulant derrière
le rideau de feuillages et, après une cinquantaine de mètres,
nous nous tapirons dans un fourré pendant que, eux, nous
chercheront plus haut... Ça, c’est une belle ruse !
Nous voila bientôt
accroupis derrière une grosse touffe de genêts. J’ai
caché mon lancer au milieu des branches. Mon cœur bat et
je ris intérieurement de mon astuce quand, soudain, ils
sont là, à 5 mètres, pieds nus, leurs godillots
à la main. Ils nous toisent. Je n’ai rien vu, rien entendu
et ils sont là. Ni une ni deux, je bondis, je fonce en
tirant Dominique par la main, tout droit dans le champ de chaume.
Devant moi à 40 mètres une clôture et au-delà,
un bois où je suis sûr de les semer. Je les entends
derrière moi :
On va les distancer !
Nous sommes jeunes, je suis un gamin très agile et nous
avons l’habitude de courir nu-pieds tandis que, eux, ils sont
vieux et chaque pas leur est un supplice.
- Arrêtez ! Arrrrêtez
ou je tirrre ! Arrêtez !
Je sais qu’ils ne tireront
pas mais j’ai la peur au ventre. Nous courrons de plus belle.
Voila les barbelés. C’est un exercice que je pratique et
maîtrise facilement. Je les saute en ciseaux. Je suis de
l’autre coté. Sauvé ! Non ! Dominique
est empêtré dans la clôture. En un instant
la maréchaussée est sur lui. Nous sommes pris. Je
me rends.
Dominique est debout.
Il reçoit une gifle. Une vraie baffe. Il pleure. De l’autre
coté des barbelés, je crie:
- Laissez-le, il n’a rien fait !
Je repasse difficilement
les barbelés que j’ai sautés avec les ailes de l’espérance
et que je dois refranchir avec le poids du désespoir. Je
n’ai plus rien du Grand Chasseur de la Prairie… Ma poche s’accroche
et se déchire. Je suis devant eux, lamentable et marri.
Ils sont grands. Ils sont forts. L’un des deux est tout rouge.
La sueur coule le long de son nez. C’est lui qui crie. J’ai oublié
ses invectives. Sans doute " Garnements ! Voyous ! "
et autres gentillesses. Complètement déconfit, je
mesure le désastre. Ma culotte déchirée,
et les gendarmes... Allons-nous passer la nuit en prison ?
Le plus vieux me prend
les cheveux sous la tempe, devant l’oreille, là où
ça fait mal. Il me tire. Je marche la tête penchée,
sur la pointe des pieds. Aie ! Aie ! Aie! Ça
fait vraiment mal.. Eux, sautillent à chaque pas. C’est
que les chaumes ça pique et que, sur cette terre corrézienne,
il n’y a pas que de la paille de blé, mais des chardons
et autres épines agressives aux pieds de la gendarmerie
d’Objat. Nous voila devant nos genêts, où ils ont
laissé guêtres et chaussures. Ils me font ramasser
le tout et nous retraversons la petite Loyre.
Aujourd’hui, le grotesque
de la scène me plierait en deux de rire : deux gendarmes,
au milieu de la rivière, pieds nus sur les galets, tenant
leur pantalon remonté aux genoux et nous, à coté
d’eux, portant leurs croquenots et jambières. Mais je ne
ris pas du tout. Arrivés de l’autre coté, ils s’assoient,
essoufflés. Le plus vieux, surtout, souffle vraiment fort.
Il tire un couteau de sa poche. (Je revois chaque détail
de ce couteau de campagne, comme tout le village en avait. Son
manche est en cuivre embouti. Le motif représente un serpent
(une couleuvre ?) mais c’est usé, poli, et je n’ai
pas le cœur à détailler) Il ouvre la lame et me
le tend :
- Tu vas me retirer les épines !
Je suis éberlué.
Non ! Il ne plaisante pas. Il me tend son gros pied et se
met de coté pour m’en présenter la plante encore
rosie par la fraîcheur du bain forcé, mais sur laquelle
terre et balle de blé sont déjà collés.
Je passe la paume, dégoûté. Je sens une épine.
Sans l’aide du couteau, je la pince et la retire. Ouf ! Il
se tourne et se cale pour son interrrogatoirrre.
(Plus ça va plus j’entends de "rrr "
)
- Vous brrraconniez ; Hein ?
- Non, m’sieur, je pêchais !
- Mais, tu n’as pas de canne ?
Me voila obligé
d’aller la chercher dans le genêt pour en faire la preuve.
C’est le lancer de l‘oncle François. J’ai une peur affreuse
qu’ils me le confisquent. Mais non, curieusement, la vue de cette
canne les rassure :
- Mais, si vous ne brrraconniez
pas, pourquoi vous êtes-vous ensauvés ?
Je baisse la tête.
- Ben, j’ai pas de permis !
Voila, j’ai lâché
le mot. J’attends le pire.
Quand il découvre
mon nom, sa face s’éclaire. Je sens qu’il a gagné
sa journée. C’est que ma famille, qui habite la région
depuis des temps immémoriaux et y possède quelques
arpents, est bien connue à 10 lieues à la ronde.
Il se réjouit de lui faire honte à travers sa progéniture.
Méchant homme !
Visiblement ravi de sa
prise il a, d’un seul coup, changé de mine. Il tire un
carnet de sa poche et le tend à son collègue qui
le remplit laborieusement pendant que lui relace ses guêtres.
Il semble beaucoup moins fâché. Tous les deux se
redressent, rajustent leur baudrier.
Libres ! En un instant
nous retrouvons nos vélos. Nous moulinons comme des fous
sur la Départementale et, quand ils sont loin :
- Dominique, tu ne dis rien, hein ?
Tu jures ?
Il jure. Je range la précieuse
canne et j’enfouis l’aventure dans un coin secret de ma mémoire
dont je ne veux plus la voir ressortir.
Mais fin septembre, le
jour où mon père vient nous chercher dans sa 402
familiale pour ramener toute sa smala, le facteur nous apporte
l’amende : Deux fois le prix du permis ! J’appréhende
une fessée historique. Mais il me questionne et je raconte.
Je raconte tout : Fenimore Cooper et ses foutues ruses qui
ne marchent pas, la course avec les pandores, les " arrêtez
où je tire ", le couteau, les épines…
Je lève les yeux. Il rit. C’est pas croyable il se marre !
Je ris aussi. Je crois que maman n’en a rien su. Et c’est un de
ces souvenirs qui font que je n’oublierai jamais combien mon père
était bon.
Depuis, la propriété
de ma grand-mère a été reprise par une de
mes tantes. La famille est allée grandir sous d’autres
cieux. Mais, voici trois ans, sexagénaire confirmé,
je suis revenu mettre mes pieds dans les traces de mon enfance.
Nous avons loué un gîte à Voutezac. J’y ai
retrouvé la lumière sur la colline vers Ayen, les
odeurs de tabac dans les granges, le goût des figues fraîches
cueillies au petit déjeuner et celui du foie gras d’Objat
poêlé avec des poires confites. Il n’y avait plus
ni " Fauvet " ni " Rouget "
pour tirer la charrette à bœufs, leur joug était
à vendre chez le brocanteur avec d’autres ustensiles du
passé.
Cette histoire de pêche
manquée me hantait tellement que je suis allé revoir
la petite Löyre. Hélas le terrain de nos exploits
avait été loti et quelques pavillons sans âme
avaient rempli mes chaumes. Aussi, sans avoir pris le Permis de
la Corrèze ni celui de l’AAPPMA locale, je suis allé
dans le Vaÿsse, là où personne ne va parce
qu’autrefois il y avait des loups. Je me suis enfoncé dans
la forêt, si épaisse que le soleil n’atteint pas
les fougères, et j’y ai retrouvé ma rivière
coulant sur un lit obscur. En trois minutes j’ai pris une truite
farouche et noire, 14 cms peut-être. Hors tout.
Sans doute mes gendarmes
étaient-ils passés dans cet autre monde qui m’attend
moi aussi et d’où, j’en ai la conviction catholique et
romaine, ils pouvaient m’entendre. Alors, levant le poing vengeur
qui tenait ma prise glorieuse et frétillante, je les ai
pris à témoin de ma victoire indubitable et définitive
en criant à la cantonade:
- Je n’ai pas de permis, euh !
Je n’ai pas de permis !
Et puis la pôvrrre
bestiole, actrice non consentante de cet indispensable rituel,
je ne l’ai ni empalée ni rrrotie, mais simplement
rrremise à l’eau délicatement.
Cette histoire est véridique,
je le jure, dans ses moindres détails et je vous la livre
pour exorciser définitivement mon souvenir. Non, soyons
honnête, elle n’est pas tout à fait vraie. Je
n’ai pas crié, cette phrase vengeresse. Je l’ai dite tout
bas.
Pensez donc! Des
fois qu’il y aurait eu des gendarmes derrière les arbres !