L’accident : Par Joss83
C’est lundi, il fait gris et je suis coincé dans
un embouteillage sur l’autoroute. Sans doute un accident.
Cela fait au moins dix minutes que nous n’avançons
plus. Les pompiers et les gendarmes sont passés tout à
l’heure sur la bande d’arrêt d’urgence,
depuis, plus rien. Des gens s’impatientent à côté.
Que faire ? Rien. J’ai arrêté le moteur. Et
si ça m’arrivait, un jour ? J’y suis souvent,
sur l’autoroute. Ai je bien vécu ? En tout cas j’aurai
bien pêché.
Mon esprit commence à vagabonder, il me raconte des soirées
avec les copains, des poissons fabuleux (au moins le sont-ils
dans ma mémoire), des émotions, des impressions,
des odeurs et des spectacles naturels que seul le pêcheur
peut voir quand, seul au bord de l’eau, il laisse tous ses
sens s’éveiller à ce qui l’entoure…
Des carpes qui sautent, une libellule multicolore qui se pose
sur ma canne, le martin pêcheur qui passe, tel un éclair
bleuté, le violet intense d’un iris qui éclot.
Une vie qui naît, d’autres qui meurent. C’est
la vie, dit-on… Quand on naît, on sait qu’on
va mourir, funeste destin… C’est ce qu’on fera
du temps qu’on a entre les deux qui fera une différence.
Certains travailleront toute leur vie pour être les plus
riches, d’autres ne travailleront jamais, ou si peu, sous
prétexte que cela les fatigue. Je suis entre les deux,
je suis un français moyen, je profite lâchement de
mes jours de congés pour ne pas travailler et, souvent,
aller à la pêche.
La pêche, ma vie, elle m’a aidé quand ça
n’allait pas, m’a apporté de grandes joies
quand ça allait mieux et m’a surtout fait voir, par
moments, à quoi ressemblait le bonheur, cette carotte dont
on nous parle quelquefois. Oui, je l’ai effleuré
du bout des doigts de temps en temps, dans quelques moments de
félicité trop rares mais tellement beaux…
N’oublions pas le poisson, René Fallet disait qu’en
matière de pêche, l’amour est plus fort que
l’amorce. Je crois bien que c’est vrai. J’aime
le poisson comme un ami, mon vrai compagnon de pêche. Quelquefois
infidèle, volage, lunatique mais si indispensable. D’ailleurs,
sans lui je vois mal pourquoi nous irions à la pêche…
Bon, c’est vrai aussi que planter un hameçon de 3/0
dans la gueule de son compagnon, ce n’est pas très
cool, en tous cas, moi je n’aimerai pas trop… Mais
sans cela, comment le rencontrer ? Comment le tutoyer, quelquefois
même lui faire un bisou, forcément mouillé,
avant de le remettre à l’eau. Quoique, je ne les
ai pas tous remis à l’eau… J’en ai tué
pas mal… J’ai bien peur que, si Dieu était
un poisson, les portes du paradis me restent éternellement
closes. Tant pis, j’irai en enfer et là, je pêcherai
dans le Styx, est-ce qu’il y a des poissons en bas ?
Hier, je n’ai pas pu aller pêcher. D’autres
y étaient sûrement, au bord du Doubs, du Rhône
ou du ruisseau de Machin-Chose. Ils ont tous, je suppose, eu du
plaisir, simplement à être là ; là
où les autres ne sont pas, dans ce monde invisible qui
se développe autour de chacun d’entre eux et que
les autres, même en regardant avec tous les appareils du
monde, ne verront jamais. Ce monde s’appelle imagination,
espoir, observation silencieuse du moindre indice, du moindre
frémissement du fil ou de la plume ; quelquefois on l’appelle
aussi sens de l’eau, mais peu d’entre nous parviennent
à ce degré de communion avec la rivière qu’ils
arrivent presque « à voir» ce qu’il se
passe au dessous.
Je me souviens des aubes. Que l’on soit en bateau sur un
lac ou à pied le long d’un torrent, l’aube
est toujours un moment particulier. C’est un parfum et une
luminosité indéfinissable et incompréhensible
pour ceux qui ne l’ont pas vécu au moins une fois.
La nature qui s’éveille, un hibou qui rentre dans
la grotte là haut et se couche, les chevreuils qui sortent
de leur cache nocturne et qui broutent tant que les hommes ne
sont pas là. Et les poissons ? Certains étaient
déjà actifs avant que j’arrive mais j’espère
qu’ils m’ont un peu attendu quand même. Je lance
ma cuillère, m’applique à la faire passer
à côté de cette vieille souche qui me semble
creuse dessous. Rien. Peut être là, juste en amont,
il me semble qu’il y a une cache sous la berge. Tac ! Ca
y est, j’en ai une ! Elle essaie de fuir dans le courant
mais elle est trop petite. Je la ramène doucement, hop,
elle s’est décrochée. Tant mieux, elle sera
peu blessée. Je continue ma progression. Je suis au bord
de Cabanac, je pêche la carpe. Mon écureuil monte,
le détecteur sonne une ou deux fois mais ça ne démarre
pas. J’attends, tendu comme un arc… Tout à
coup, ma ligne s’emballe, le vieux Carpsounder ne sonne
plus, il hurle. Je prends la canne et ferre. Elle y est ! Je monte
sur le petit Tabur et commence à rattraper le fil. La carpe
se débat au bout, elle doit être jolie, en tous cas
elle tire. Dix, quinze kilos, un peu plus ? Je mouline, je la
vois enfin dans la lumière tamisée du matin, elle
est un peu plus petite que ce que je pensais. Tant pis c’était
un plaisir quand même de vous connaître, mademoiselle.
Elle est à l’épuisette. Je la décroche
et la remets à l’eau. Pas la peine de risquer de
la faire souffrir pour une photo. Je suis au bord du Vidourle
avec ma canne «casting», j’expédie mon
grub avec délicatesse dans la trouée, entre les
grands nénuphars. Une ombre. Est-ce un black ? Une carpe
ou une tanche ? Rien ne tape sur mon leurre. Je ramène
doucement en animant un peu et en faisant des petites poses qui
le laissent retomber au fond. Je change, un worm sera peut être
plus efficace. Je le renvoie doucement, en freinant la ligne du
pouce pour le poser en finesse. Un rayon de soleil commence à
pointer qui me permet de le voir couler. Encore une ombre derrière
! C’est un bass, cette fois j’en suis sûr !
Il suit mon leurre dans sa descente puis reste fixé sur
lui quand il est au fond. Je le décolle de deux petits
coups de scion. Je l’ai ! Le beau poisson monte, fait éclater
la surface lisse avec force éclaboussures. Il secoue la
tête pour se décrocher de ce ver qui le pique. Je
vois un truc tomber à côté. Je reprends contact,
plus rien. Il s’est décroché. Tant pis, beau
poisson… Le soleil se lève, l’aube est terminée.
Un bruit, c’est un détecteur qui sonne ! Je suis
à Sylvereal, un silure tire ma ligne. Je sursaute.
Où suis-je ? Ah oui, ça y est, l’autoroute,
le bouchon… Je me suis endormi, ce qui ne plait pas à
ceux qui sont derrière moi, ce sont eux qui klaxonnent,
ceux de devant ont commencé à avancer. Je peux aller
vers le bureau. Là-bas, sur l’ordinateur, je regarderai
les photos des gorges du Verdon pour finir mon rêve…
OoOoO