Le
silure du rougeaud :
par Joss83
Samedi,
6h du matin, j’arrive au débarcadère. Manu
est déjà là, visiblement pas depuis longtemps,
il enlève à peine les sangles de maintien du bateau
sur la remorque.
- Salut Manu !
- Salut Julien, ça va ?
- Ouais, tu as pensé à la réserve d’essence
pour le bateau ?
- Oui et toi, tu n'as pas oublié les vers, j’espère
?
- Non ça va j’ai tout, allez dépêchons
nous sinon le jour se lèvera avant que nous soyons sur
l’eau.
Le bateau glisse sur les
rouleaux de la remorque et se retrouve rapidement attaché
au bord. Les cannes dans les portes cannes, les vers et les encornets
à portée de main et le blanc dans la glacière,
tout est embarqué et rangé dans les coffres.
Enfin le moteur ronronne, nous enfilons les gilets de sécurité,
je détache l’amarre et c’est parti. La lune
est encore là, elle nous indique le chemin en se reflétant
dans la rivière. Tant mieux, je n’ai pas trop l’habitude
de naviguer de nuit, je préfère y voir un peu…
Nous avons choisi d’aller explorer les fosses que j’ai
repérées l’an dernier en pêchant le
sandre au manié. Seul inconvénient, nous devons
remonter le Rhône sur presque cinq kilomètres avant
d’être à pied d’œuvre, le temps
presse si nous voulons attaquer au lever du jour.
Brrr, le vent de la vitesse me rafraîchi brusquement, je
m’assieds pour m’en abriter un peu ; il y en a pour
un gros quart d’heure.
Les étoiles clignent de l’oeil en nous voyant arriver
et s’évanouissent peu après, il fera beau.
Cette petite maxime m’a déjà valu quelques
saucées sans imperméable mais j’y crois toujours,
je suis toujours de bonne humeur quand j’arrive à
la pêche. Il n’y a qu’au .moment de partir que
je suis moins heureux, car c’est çà la pêche,
jouer avec des fils, des bouchons ou des cuillères pour
essayer d’attraper un petit bout de bonheur qui s’appelle
brochet, truite, carpe ou, plus simplement, gardon. Chaque poisson
est un plaisir, une évasion sans cesse renouvelée.
Mais aujourd’hui nous avons décidé de nous
mesurer aux silures rhodaniens, j’espère que ce sera
des GROS, ENORMES bouts de bonheur. On va dépasser les
deux mètres aujourd’hui, il fait beau, le niveau
d’eau est stable et un peu haut ; et si on en prenait deux
de deux mètres, et puis après tout pourquoi pas
trois ?
- Oh Julien, tu rêves ? Et si tu préparais les cannes,
ça serait mieux que de rêvasser !
Je remets les pieds sur terre, ou plutôt
sur le bateau. Merde, c’est vrai, on va arriver avant que
tout soit prêt. Bouge toi Juju. J’emboîte les
deux brins de ma fil intérieur, tire sur l’émerillon
baril qui empêche le fil de rentrer à l’intérieur
sinon, galère pour le repasser dedans. Quel montage vais
je prendre ? Je vais essayer celui que j’ai préparé
d’après un post sur le forum du Silurus Glanis Team.
Je le fixe sur l’émerillon. Les encornets ne sont
pas tout à fait décongelés, moi qui avait
déjà froid aux doigts… Il faut pourtant les
découper en lanières et les fixer sur le triple.
Je prends les vers canadiens et en fixe un sur chaque branche
du 4/0 par-dessus les calmars. Je prends ensuite la nouvelle canne
de Manu et lui réserve le même sort. J’ai à
peine le temps de finir que déjà le pont nous servant
de repère pour trouver les fosses se profile à la
sortie d’une courbe.
- On arrive, tu es prêt ?
- Ca y est, ta canne est prête aussi.
- Cool, j’espère que tu as soigné les nœuds
?
- Non, j’ai fait des nœuds qui glissent à la
première traction… Mais oui, je les ai soigné
mes Palomar. Le premier creux est là, 200 mètres
en amont du pont, face à ces grands aulnes, passes sur
la gauche et tournes plus haut.
- Oui capitaine !
Ca y est, nous y sommes. Là, le
sondeur indique cinq mètres, nous entamons la dérive.
Le deux lignes sont à l’eau, les gants protégeant
les mains sont mis, ne manquent que les poissons. Nous ne clonckons
pas ; il est trop tôt. Nous ne tenons pas à réveiller
tout le quartier et avoir des problèmes après, déjà
que certains nous reprochent de remettre nos poissons à
l’eau.
Le fond plonge, six, sept, huit mètres, nous observons
les traits figurant nos montages sur le sondeur. Je reste à
quatre mètres tandis que Manu « colle » au
fond. Un écho à cinq mètre ! Il monte, vient
sur mon appât ; merde, pourquoi ne prend il pas ? YES, la
touche ! La tresse me glisse entre les doigts, heureusement que
j’ai le gant, il me protège de la douloureuse coupure.
- Manu ! Touche !
- OK, j’y suis !
Il prend ma canne, rattrape rapidement
le mou dans fil et me la donne. Je prends contact. Quelques coups
de tête, il n’est pas très gros. Tant pis,
premier passage, premier poisson, la journée s’annonce
bien. Petit combat, il mesure à peine plus de quatre vingt
centimètres. Petite photo et à l’eau.
- Va grossir et reviens nous voir dans cinq ans.
La joie et la motivation sont là, il ne reste plus qu’à
s’appliquer pour bien pêcher.
Nous sommes sorti de la première fosse et continuons à
dériver en nous guidant doucement au moteur électrique.
Pas de bruits, nos copains ont l’ouie (c’est le cas
de le dire) fine ; le moindre choc au fond du bateau, les ciseaux
qui tombent, une boîte qui se renverse et on peut changer
de poste… ou attendre un bon moment que tout se calme.
La matinée s’écoule
doucement, deux autres poissons échouent dans le bateau.
Pas de gros, le plus long mesure péniblement un mètre
vingt mais il fait beau, deux copains rient en voyant le héron,
surpris, s’envoler en criant, s’enthousiasment de
la vitesse de l’éclair bleu turquoise du martin pêcheur
et vont bientôt goûter les spécialités
charcutières prévues pour le repas de midi.
Nous avons décidé d’ancrer
juste en aval du pont et de caler une canne chacun au vif pendant
que nous mangeons. Chose dite, chose faite ; les lignes sont tendues
aux bouées que nous avons posées, l’apéro
peut commencer.
Plop ! fait la bouteille de muscadet.
- A nous, à nos parties de pêche…
et un peu à nos femmes… » dit Manu en trinquant.
Le casse-croûte nous restaure quelque peu, depuis cinq heures
du matin, le petit déjeuner était loin. Le vin est
frais à souhait, comme une cuisse de jouvencelle diraient
certains. Il nous désaltère. Le soleil est là
et il commence à chauffer pas mal. La plus grande fortune
du monde ne me servirait à rien aujourd’hui, je suis
bien, c’est tout.
Un bruit de petit hors-bord nous sort de la léthargie bienfaitrice
dans laquelle nous plongions doucement. Un petit bateau blanc
vient vers nous.
- Où il va celui-là, il va quand même pas
venir pêcher là ? » me dit Manu.
- Et bien oui, j’en ai bien peur.
Un gros bonhomme rougeaud est au moteur, il ralentit en voyant
que nous sommes installés à poste fixe.
- Salut les p’tits gars, ça mord ?
- Pas beaucoup, des petits.
- Z’êtes au silure ?
- Ouais.
- Faites voir vos poissons.
- On les a remis à l’eau.
- Putain, y faut pas ! C’est bon le silure ! Et puis en
plus, quand ça grossit ça bouffe tout, cette saleté.
- C’est vrai que c’est pas mauvais, j’en ai
mangé une fois mais on préfère les remettre
à l’eau.
- Moi, si vous les voulez pas, vous pouvez me les donner, je les
mange !
- Désolé mais on préfère les rejeter.
- Dommage, au prix du permis, faut amortir… Vous restez
là encore longtemps ou vous pêchez en dérive
? Non, c’est pas que je veux vous pousser mais je pêche
là depuis trente ans alors si vous ne comptez pas rester,
ça m’arrange.
- Il est gonflé le pépé. me glisse Manu.
- Allez, on s’en va, sinon il va nous gâcher l’après
midi.
-
M’adressant à l’autre pêcheur :
- Non, on allait partir, on vous laisse le poste.
Nous ramenons les lignes, récupérons
les bouées, reprenons les cannes à fil intérieur
et remontons au dessus du pont pour refaire la dérive du
matin.
Sitôt installé à notre place, le pêcheur
lance ses cannes. Il pêche au vif, sans doute au brochet
car même de loin on distingue ses bas de ligne d’acier…
Notre dérive semble moins fructueuse que le matin. Les
poissons font la sieste. Ils ont bien raison, c’est probablement
ce que nous ferions si ce §§§§§§§§§§§§§§
(censuré) n’était pas venu.
Une demie heure s’est écoulée lorsque nous
arrivons, les yeux rivés sur le sondeur, à sa hauteur.
- Hé, les p’tits gars, faites attention, vous approchez
pas, j’en ai un gros !!!
Relevant la tête, nous voyons le zigoto arc-bouté
sur une canne démesurée avec un moulinet qui pourrait
servir de treuil pour tirer une voiture.
- Put…, si ça casse, ça va faire mal. Dis-je
à Manu.
A peine ai je terminé ; CLAC !!! La canne mamouthesque
revient comme un ressort et frappe le gros bonhomme en plein front,
il part en arrière, se prend les pieds dans le matériel
au fond du bateau et tombe en arrière. Nous entendons un
énorme CRRAAACCC.
- Hé, monsieur, ça va
Pas de réponse.
- Il faut aller voir.
Nous nous approchons et commençons à entendre un
grommellement sourd puis voyons émerger une tête.
Le fond du bateau est jonché de débris de cannes,
il en a écrasé au moins trois et un espèce
de petit tabouret, sa caisse de matériel est renversé
et à moitié écrasée. Il se relève
difficilement en râlant.
- Ca va, monsieur ?
- Ouais, ça va, occupez vous de vos affaires.
- OK, excusez nous.
Une énorme bosse rouge et bientôt violette est en
train de sortir au milieu de son front, nous pouffons et nous
retenons d’éclater de rire.
- Allez, on se fait une dernière dérive et on descend,
OK manu ?
- C’est parti !
Nouveau passage sur les fosses, nouvel échec.
- Le dernier creux du coin est juste en aval du pont, on le fait
et on descend vers le débarcadère.
- Tiens, on dirait un petit gratouillis.
Tout à coup, le bras de Manu part
en arrière, tiré par la tresse qui zippe dans le
gant.
- J’en ai un !
Je prends sa canne, récupère le mou.
- C’est bon, lâches !
J’ai juste le temps de sentir un coup lourd, sourd dans
la canne avant de la lui donner. Il prend contact, la canne plie,
le frein du moulinet chante en lâchant du fil.
- Il est gros !
- Je m’en serais douté ! A voir ta canne et ta tête
!
Une belle bagarre s’ensuit, il ne veut pas monter et sonde
plusieurs fois puis, après quelques minutes, le silure
dégaze enfin. On voit les grosses bulles annonçant
sa prochaine rédition qui montent. Ca y est, il est là.
Il mesure sûrement plus de deux mètres. Je le saisi
des deux mains par la mâchoire inférieure et le fait
glisser avec peine contre le bord du bateau pour le basculer à
l’intérieur.
- Je crois que c’est mon record ! crie Manu.
Je prends la pince pour enlever le triple, le décroche
puis vois quelques chose de l’autre côté de
la bouche du poisson. Un énorme hameçon simple.
Me tournant vers l’autre pêcheur qui est en train
de plier ce qu’il lui reste de matériel :
- Vous pêchez avec des simples de quelle taille ?
- Je sais pas, c’est des hameçons à requin
qu’on m’a donné. Vous en avez attrapé
un ? J’ai pas vu.
- Non c’est rien, juste un petit, au revoir.
- Au revoir.
Nous laissons le courant nous pousser et accostons un peu plus
loin, à l’abri des regards. Dépliant le tapis
de réception pour ne pas l’abîmer, Manu jubile
:
- Ca aurait été dommage qu’il finisse en filet
ou en darne, tu crois pas ?
Je le regarde avec un sourire et lui fait un clin d’œil.
Pas besoin de grands discours.
Mercredi, 20 heures, j’arrive enfin
chez moi et regarde mes e-mails. Un message de Manu : «
En souvenir de cette mémorable journée. »
J’ouvre les fichiers joints : les photos des petits silures.
Puis toute une série du 2,25m de Manu. Quel beau poisson…
Qu’aurait fait le rougeaud s’il l’avait capturé
? Probablement tué ; mais pour quoi faire ? Il n’aurait
quand même pas pu manger toute cette viande, ou alors il
aurait rempli d’un seul coup son congélateur. Garder
un poisson de temps en temps pour le manger, c’est normal
mais des poissons trophées comme celui-ci.
Peut être le reprendrons nous un jour, quand il aura encore
grossi, quel bonheur ce serait…
OoOoO